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Repas en chambre en Ehpad: perte d’appétit et résidents désorientés

Une résidente à la fenêtre de sa chambre dans un Ehpad des Yvelines, le 22 avril 2020. Nicolas Duprey

Moment de vie sociale, prétexte à l’exercice, horloge des résidents : dans les Ehpad, le repas était le lieu des stimulations sensorielles. Isolés de leurs proches et contraints depuis six semaines à manger dans leur chambre, les résidents voient leur quotidien bouleversé, et les soignants constatent une perte d’appétit.

Lorsqu’Yvette pose son plateau sur la table de Madame Lejeune*, résidente dans un Ehpad parisien, celle-ci lui lance, provocatrice : « Je ne mange pas. J’aime pas. Je vais tout jeter. » L’aide-soignante de 50 ans connaît bien le manège. « Comme vous voudrez Madame, mais ne jetez pas, je vais revenir », dit-elle en repartant avec son chariot. Quand elle repasse quelques minutes plus tard, la résidente de 90 ans aura terminé son assiette. « Elle fait ça pour qu’on s’occupe d’elle », analyse Yvette d’une voix souriante. Avant le confinement, le mari de la vieille dame venait la voir plusieurs fois par semaine. « Quand il est là, elle est très gentille, elle chante, ils marchent en déambulateur dans la chambre. Et après elle mange bien ! » Mais depuis que les visites ont été suspendues puis réduites en maison de retraite, Madame Lejeune fait mine de ne pas toucher à ses plats, et appelle les équipes pour un oui ou pour un non.   

Au début du confinement, certains pensionnaires d’Ehpad refusaient catégoriquement de manger : « Ça m’emmerde. Le repas en chambre, ça m’intéresse pas », déclarait un monsieur en colère à Valérie, psychologue dans un établissement parisien privé. D’autres, plus silencieux, ne touchent simplement pas à leur plat. « Quand je pense à toutes les assiettes pleines que j’ai jetées ce soir, c’est dur », soupire Aurélia, la quarantaine, aide-soignante dans un Ehpad de la Loire. Pour elle, c’est indéniable : les résidents s’alimentent beaucoup moins qu’avant.

Dégradation de l’humeur, apathie, anxiété

Pour Valérie, l’isolement dans lequel sont plongés les pensionnaires des maisons de retraite confinés en chambre, peut entraîner une dégradation de l’humeur, le retrait, l’apathie (perte de motivation, de désirs, d’émotions), l’asthénie (fatigue) ou une anxiété plus marquée.  Pour autant, les personnes âgées ne verbalisent pas directement leur détresse : « Elles ont eu une vie riche, mais ont rarement eu l’occasion d’exprimer ce qu’elles ressentent », développe la psychologue. Faute de passer par les mots, la dépression se manifeste parfois par le refus de s’alimenter ou la perte d’appétit.

Face à cela, les équipes des Ehpad mettent un point d’honneur à respecter le choix des personnes âgées. « On discute un peu, mais si la personne ne veut pas, on n’insiste pas : pour nous, c’est une question de bientraitance », insiste Isabelle, directrice adjointe d’un Ehpad parisien privé. En revanche, tout est noté dans un registre pour suivre la santé de la personne. « On ne s’inquiète pas trop parce que s’ils ne mangent pas à midi, ils se rattrapent en sucreries au goûter. » Madame Duval par exemple, est particulièrement friande de yaourts aux fraises : elle en aura à volonté, assure de son côté Aurélia, aide-soignante dans un Ehpad privé de la Loire. « On essaie de garder au moins leur petit plaisir », précise-t-elle.

En février 2014, la Compagnie Songes était venue donner un spectacle dans un Ehpad du Poitou-Charente. Aujourd’hui, toutes les animations sont supendues et les résidents confinés en chambre. Les Usines Boinot, centre national des arts de rue (CNAR) de Niort

Astuces enfantines et colis de fraises

En revanche, toutes les techniques sont bonnes à prendre pour ouvrir l’appétit des pensionnaires. Mireille, 49 ans, aide-soignante dans un établissement associatif d’Aubervilliers, a mille astuces en réserve : elle goûte elle-même le plat, puis s’en délecte : « C’est bon ! Goûtez pour voir », dit-elle en tendant leur fourchette aux résidents. Ceux-ci l’approuvent parfois : « Vous avez raison, c’est bon », admettent-t-ils. Si ça ne marche pas, elle les supplie de lui en laisser la moitié, tellement c’est délicieux. Quand elle revient, l’assiette est vide, et elle fait mine de s’offusquer : « Vous ne m’en avez même pas gardé un bout ! » En cas d’échec répété, Mireille sort sa dernière carte : « Vous voulez que je danse ? », propose-t-elle, l’air enjoué.  « C’est un vrai défi pour nous, résume-t-elle, si j’y arrive pas, une autre essaie, et même la directrice s’y met. »

Le dévouement des équipes n’empêche pas les familles de s’inquiéter. A l’Ehpad de la Loire, les enfants multiplient les appels : « Est-ce que ma mère a bien mangé les fraises que je lui ai envoyées ? » demandait une voix pressante dans le combiné d’Aurélia.  Celle-ci a bafouillé: elle avait beau se creuser la cervelle, aucun souvenir d’une quelconque barquette de fraises. A l’autre bout du fil, l’exaspération s’est fait sentir. Elle temporise pourtant : « On les comprend : ils ont peur que leurs parents ne mangent pas. Et puis appeler, envoyer des colis, ça leur permet d’être là sans être là. »

«Au début, il y en a qui descendaient tout seuls à la salle à manger»

Au-delà de la perte d’appétit, le repas en chambre trouble le quotidien bien réglé des résidents. Pour Valérie, psychologue, il est clair que le restaurant, et le rituel qui va avec, constitue un repère spatio-temporel fondamental. Ainsi, même si tous les résidents sans troubles cognitifs ont très bien compris les raisons du confinement en chambre, dans l’Ehpad de Mireille, certains ont conservé leurs vieux réflexes : « Au début, il y en a qui descendaient tout seuls à la salle à manger. Ils trouvaient la porte fermée et ne comprenaient pas tout de suite. Après, ça leur revenait, mais ça a été un changement très brutal pour eux », se souvient-elle.

Par la force des choses, le service est inévitablement sacrifié. Au restaurant de l’Ehpad de la Loire, la table était un petit cérémonial : set de table vert pour le midi, rouge pour le soir, belle nappe et jolies assiettes. Les plats étaient présentés un par un par une aide-soignante avant d’être servis. « Tout est fait pour susciter l’appétence des résidents, et pour ça on fait appel aux sens : la forme des aliments, les odeurs, et la présentation sont très importants », explique Valérie.  « Maintenant, le visuel est un peu dégradé », reconnaît-elle. Les plats sont servis sur un plateau en plastique, fini les belles assiettes. « C’est à la chaîne, ajoute Aurélia. On pose le plateau, on dit « bon appétit », et on n’a même pas le temps de leur demander comment ils vont », déplore-t-elle.  Les masques n’aident pas : « On a beau leur faire un grand sourire, ils le voient pas, le sourire. C’est déshumanisant. » Et de soupirer : « Difficile d’améliorer leur quotidien en ce moment. »

Une résidente fête ses 100 ans entourée de sa famille, dans un Ehpad à Neuvic en octobre 2018. Depuis le 8 avril 2020, les résidents des Ehpad prennent leur repas dans leur chambre pour éviter la contagion, et les visites sont extrêmement limitées. Jacques Bodin

«Au stade où on en est, on est contents quand ils mangent»

Mais en plus de l’agrément, ces rituels de table sont pensés comme des repères pour les résidents. Avec la nouvelle organisation, ils mangeaient « n’importe comment », commençaient par le dessert, se souvient Aurélia. Pour éviter cela, elle et sa collègue servent désormais les plats un par un aux dix-neuf résidents de l’étage. Seul inconvénient : il faut attendre entre chaque plat et certains résidents, désorientés, pensent que le repas est fini après l’entrée. Quand Aurélia revient avec une nouvelle assiette, elle les retrouve au lit.

 « Maintenant, il y en a aussi plein qui mangent avec les doigts », renchérit Aurélia. Mais ça n’a plus vraiment d’importance : « Au stade où on en est, on est contents quand ils mangent », lâche-t-elle dans un rire fatigué. Le « manger-mains » est d’ailleurs une technique utilisée dans la maison de retraite d’Isabelle pour les résidents atteints d’Alzheimer : « Ils ne savent plus se servir d’un couteau ou d’une fourchette, alors la cuisinière prépare des aliments faciles à saisir :  des petits cakes par exemple. Pour eux, c’est beaucoup plus intuitif », explique-t-elle.  

«On est en train de créer des grabataires»

Ce qui préoccupe beaucoup Aurélia, c’est aussi la mobilité réduite des résidents depuis cette réclusion forcée. « Il ne faut pas oublier qu’il y a des gens pour qui aller à la salle à manger, c’est le seul périmètre de marche », souligne-t-elle. Dans les nombreux Ehpads qui ne disposent pas de psychomotricien, l’exercice physique se trouve considérablement limité. « Cela va entraîner la fonte de leurs muscles : on est en train de créer des grabataires », annonce-t-elle, accablée. Le pire, c’est que l’habitude s’installe : « Quand je leur propose d’aller sur la terrasse, certains n’ont même plus envie », soupire-t-elle, fataliste.

Avec la fermeture de la salle à manger s’envole aussi le peu de vie sociale des résidents. Pour Valérie, le simple fait de manger en face de quelqu’un stimule la personne âgée : « Cela active les neurones miroirs, qui entraînent une imitation de la personne que l’on a en face et crée des automatismes », explique-t-elle. Cela les aide ainsi à conserver leurs réflexes. Mais la vie est surtout moins gaie. Dans l’Ehpad de Mireille, autour de la table, les résidents connaissaient les habitudes des uns et des autres, et ne manquaient pas de les rappeler au personnel : « Elle, elle mange mixé ! Lui, il veut un tablier », entendait-on. Une dame coupait la viande de l’autre. Ils n’échangeaient pas grand-chose, quelques mots, la pluie et le beau temps. Mais c’était un rendez-vous. « A ce soir ! » disait une dame à l’autre en quittant la salle à manger.

«Pourquoi je ne peux plus voir ma voisine?»

Depuis, certains se demandent où sont passés leurs voisins. Chez Mireille, un Monsieur demande souvent des nouvelles d’une dame : « Pourquoi je ne peux pas la voir ? » demande-t-il sans comprendre. Mireille a alors couvert son visage d’un masque, et l’a emmené devant la chambre de sa voisine : « Regardez, elle est là », lui a-t-elle indiqué. L’homme a fait coucou de la main, et puis est reparti, rassuré. Mais encore une fois, la marge de manœuvre des équipes dépend du matériel disponible. Chez Aurélia, cela n’aurait pas été possible : les aides-soignantes disposent de deux masques par jour, et aucun n’est prévu pour les résidents.

Enfin, il y a ceux qui vivent très bien cet isolement. Ce sont les solitaires de toujours, ceux qui rechignaient à aller à la salle à manger du temps où c’était recommandé. Ceux-là préfèrent qu’on leur fiche la paix. Ils sont plus autonomes, bouquinent, accueillent toujours les soignants avec le même sourire. « Pour eux, la vie n’a pas changé, et ça leur plaît », estime Aurélia.

Et peu à peu, le bouleversement se mue en nouveau rythme, et les résidents s’habituent. « C’est leur nouvelle normalité », analyse Aurélia. Depuis quelques semaines, tous constatent qu’ils s’insurgent moins, mangent mieux, s’installent seuls à leur table pour recevoir leur plateau. « On ne sait pas si on doit s’en réjouir, mais ils se sont résignés », constate  l’aide-soignante. Pour Valérie, cela n’atténue en rien leur détresse : « L’espérance de vie d’une personne en Ehpad, c’est entre trois et cinq ans. Là, elles vont peut-être rester isolées pendant six mois. »

*Certains noms ont été anonymisés.



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