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Manger seul, une si grande épreuve?

Manger seul

Celui qui mange seul est souvent mal vu en société. Pour le philosophe E. Masson, il y a trois types de mangeurs solitaires : l’ermite, le sauvage ou le fou. Driheiszter / Pexels

Être confiné sans compagnie, c’est être avec soi-même face l’assiette. 14,2% des Français vivent seuls selon l’Insee, autant de personnes qui ces jours-ci doivent se résigner à manger en solo. Pourtant, si le repas est en France souvent synonyme de partage, les esseulés du confinement relativisent leur situation.

Michelle connaît la solitude. Depuis la mort de son mari il y a quelques années, son seul compagnon de repas n’est autre que Laurent Ruquier, à la radio. « S’assoir à table et n’avoir personne à regarder en face, ce n’est jamais drôle mais j’ai l’habitude. » Pendant son confinement, peu de choses ont changé. Ce qui la gêne le plus, c’est de ne plus pouvoir faire ses courses. « Habituellement, ce qui me sauve, c’est que j’aime manger. Mais pendant le confinement, c’est mon fils qui m’achète tout et comme je ne peux pas choisir, je ne me fais pas autant plaisir. » Avant d’être attablée seule, c’est devant les fourneaux que la solitude se fait d’abord sentir.

Cauchemar en cuisine

Première étape d’un repas, la pratique culinaire a changé avec le confinement. Comme beaucoup de Français, Camille s’est mise à la cuisine. Elle mettait les petits plats dans les grands, même si elle était seule. « Face à tout ce temps disponible, je me suis dit qu’il fallait que je fasse attention à moi. Pour pas avoir de carences ou déprimer. » Puis, au fil du temps, le temps passé à cuisiner a fini par s’étioler. « Quand tu es tout seul, cuisiner n’est pas un plaisir en soit comme il peut l’être quand tu es accompagné », se désole-t-elle. L’étudiante en histoire se contente maintenant souvent de fromage sur du pain. « Quand j’ai faim, je me fais à manger rapidement pour remplir mon besoin alors qu’avant, je faisais quelque chose de bon. »

Michelle était assistante maternelle. Avant de partir en retraite, la cuisine était l’une de ses activités favorites avec les enfants. Michelle Gierzack

Perdre le plaisir de manger. C’est ce que redoute tout mangeur solitaire. Dans une étude parue en 2005, le psychologue Saadi Lahlou s’est penché sur les associations que les Français faisaient avec l’expression « bien manger ». Parmi les réponses les plus données : la convivialité. Bien manger est autant le résultat de temps passé en cuisine que des circonstances dans lesquelles le repas est dégusté. « Je prends toujours plaisir à manger évidemment, rappelle Camille, mais il manque la part de partage. » Le repas n’est pas seulement un moment pour se nourrir mais pour échanger avec sa famille, son entourage.

C’est avec un sourire dans la voix que Michelle évoque les repas avec son mari. « Quand tu cuisines et que quelqu’un te dit que c’est bon, c’est plus agréable quand même, soupire-t-elle.  J’ai moins d’attrait quand je suis toute seule. » Ce sont les brunchs avec ses amis qui manquent à Camille : « Paradoxalement, le fait de manger en groupe est un moyen de prendre du temps pour soi. »

À lire aussi : Les repas en famille confinée ravivent les tensions

Un dîner presque pas fait

Quand elle ne mange pas en travaillant, Camille regarde des vidéo Youtube pendant son repas. Camille Porte

Actuellement manger n’est plus qu’une parenthèse dans son emploi du temps. En pleine rédaction de son mémoire, l’étudiante ne fais plus la séparation entre ses repas et ses temps de travail. Elle suit une tendance déjà vraie avant le confinement. Selon Jean-Pierre Poulain, expert auprès de l’OCHA (Observatoire Cniel des habitudes alimentaires), plus de 60 % des cadres, des indépendants et des professions intermédiaires sacrifie parfois, sa pause déjeuner pour consacrer plus de temps à son travail. « Typiquement je travaille devant mon ordi et je mange au même endroit » confesse Camille. Avant le confinement celle-ci faisait plus attention à séparer les deux mais restriction d’espace oblige, travail et repas ont fusionnés.

Hors de ce changement, l’étudiante ne constate pourtant pas beaucoup de différences avec son quotidien pré-coronavirus. « Confinement ou pas confinement, je mange quand même toute seule. » Michelle, de son côté, attend avec impatience le moment où elle pourra accueillir de nouveau des membres de son entourage. Depuis le début du confinement, elle n’a plus eu l’occasion de déguster thé et petits gâteaux avec les personnes qui la visitent habituellement. « Le thé, c’est juste pour le plaisir, je ne le prends pas quand je suis seule. »

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