Sous cloche
Se nourrir

« Avec deux mètres de ronces, c’était la jungle avant ici »

La file d’attente s’allonge devant la Maison du jardiniers, tous sont venus chercher la nouvelle attestation qui les autorisent à venir cultiver leur parcelle de jardin. Aurore Thibault.

Décision municipale très attendue, les jardins collectifs et familiaux de Nantes ont rouvert le 22 avril, un mois et demi après la fermeture causée par le confinement. Pour de nombreux jardiniers de la Fournillère, le plus grand parc potager de la ville, c’est un soulagement. Entre culture alimentaire et convivialité, reportage le temps d’un week-end dans ce poumon vert nantais.

L’air est frais, les martinets chantent – « ils précèdent l’arrivée des hirondelles », prophétise un compagnon de confinement ornithophile. Une file d’attente s’est formée devant l’enseigne de bricolage Weldom encore fermée. 9h30, une atmosphère douce règne dans les rues, on entend les cloches d’une église au loin. C’est un samedi comme un autre à Nantes. A l’exception faite du masque qui recouvre le visage de certaines personnes croisées. Un masque que ne porte pas André Blandin, président de l’association des Jardins familiaux de la Fournillère. Locataire d’une parcelle depuis onze ans, il ouvre les bureaux de la Maison du jardinier. « Le matin, il n’y a personne, tout est calme », racontent des mots colorés écrits sur les murs extérieurs.

Dans la Maison des jardiniers, un tableau liste les 123 parcelles de la Fournillère ainsi que leur propriétaire, et indique si ces derniers ont payé leur loyer de l’année ; de 3 à 4 euros le m². Aurore Thibault.

Attestations de droit à jardiner

Quatrième jour de réouverture, une file d’attente respectant les mesures de distanciation sociale s’allonge devant la Maison du jardinier, « face à l’aire de jeux » avait indiqué la veille André Blandin. En ce samedi matin, c’est la distribution des attestations pour pouvoir venir jardiner. Commune pour tous les jardiniers de Nantes, cette attestation est à coupler avec celle que tout le monde doit remplir : « Vous cochez la 2ème case, comme si vous alliez acheter des fruits et légumes », préconise André Blandin aux personnes présentes.

Il faudra par ailleurs respecter quelques règles : un accès alterné, les jours pairs les parcelles aux numéros pairs, et inversement, et une présence limitée, 3 heures par jour le matin ou l’après-midi. Des règles qui viennent s’ajouter aux gestes barrières habituels. « Je peux venir avec ma femme ? », questionne un jardinier. Normalement, non. 

Quatrième jour de réouverture, les jardiniers rapportent outils et graines pour pouvoir commencer à semer. Aurore Thibault.

Cultiver pour manger

S’approvisionner sur sa parcelle : une réalité pour de nombreuses personnes pour qui le confinement a coupé les vivres, physiquement. Pour certains des nombreux retraités qui vivent en appartement, « c’est avec ce qu’ils cultivent sur leur parcelle qu’ils mangent, souligne Jean-Claude. Mais le profil des jardiniers a changé depuis 20 ans. Si ceux pour qui la parcelle sert de marché à ciel ouvert étaient « une majorité il y a une vingtaine d’années, ils sont encore nombreux aujourd’hui, il n’y a pas que des bobos… », insiste le jardinier dans un demi-sourire.

Mais comme le dit Jean-Claude en reprenant un proverbe: « C’est sympa de cultiver mais la terre est basse. On a beaucoup de gens ici qui arrêtent au bout d’un an parce que c’est trop difficile. » Dommage quand l’attente est de trois voire quatre ans. D’où l’instauration d’une obligation de cultiver. « T’as pas le droit de ramener ta chaise longue, c’est pas l’idée, ce ne sont pas des potagers pour rien », explique Jean-Claude, pragmatique.

Face à la Maison du jardinier, l’aire de jeux. Le parc se partage entre jardiniers et riverains. Ces derniers ont continué à venir pendant le confinement, une injustice dénoncée pas les jardiniers. Aurore Thibault.

Depuis 22 ans, ambiance conviviale

Nantais depuis 1992 et membre fondateur des jardins depuis 1998, Jean-Claude raconte : « Après les tenues maraîchères – ndlr expression typiquement nantaise qui désigne des parcelles agricoles – dans les années 20, expropriées dans les années 70, et même un projet d’hypermarché… », les jardins voient le jour en 1998. Jean-Claude résume : « Avec deux mètres de ronces, c’était la jungle avant ici. »

Bottes au pied, brouette à proximité, les jardiniers discutent. Après des semaines d’isolement, les bavardages vont bon train, en attendant l’attestation. On parle recettes : « C’est l’année des prunes, je vais faire des confitures. L’année dernière, j’en ai eu 40 kilos », lance un jardinier. Une collègue rigole : « Heureusement que c’est qu’un jour sur deux, j’ai eu des courbatures après… » Une autre, la main à la cuisse, montre la hauteur des mauvaises herbes dans sa parcelle qui l’ont accueillie à son retour. « Merci pour ce que vous faites, j’avais les boules en voyant les photos de sa parcelle que m’envoyait Colette », insiste une autre jardinière auprès du Président qui rejette les lauriers et raconte : « Nous avons eu une réunion avec Johanna Roland (ndlr la maire de Nantes), tous les jardins nantais étaient d’accord. »

Sur une seconde feuille, les commandes de paille défilent ; une trentaine pour le moment, « pour garder l’humidité de la terre et empêcher la pousse de mauvaises herbes », me souffle une jardinière. Pour la livraison de ces commandes, « on verra après le 11 mai », lâche André Blandin. Normalement, on sème à ce moment de l’année : là on doit nettoyer au préalable la parcelle et semer. Plus tardivement, il y aurait pu y avoir des pertes mais là « c’est le grand moment » pour tous les jardiniers. « Mario, tu nous enfumes », rigole Evelyne. « Ca guérit du virus », renchérit le concerné, cigare à la bouche.

Alors que son mari s’occupe de leur parcelle commune, Evelyne s’occupe des abeilles depuis cinq ans, l’occasion de se former et d’en apprendre sur elles. Aurore Thibault.

Un rucher qui rend fier

Eau, sucre et bière : en parallèle de la distribution des attestations, celle gratuite de pièges pour lutter contre les frelons. « On met tout ce qu’il y a de bon dedans, on est tentés de le boire à l’heure de l’apéro », commente un jardinier. C’est l’époque des frelons, « quand on voit les abeilles et les guêpes arriver », lance un autre sous le regard de « la reine des abeilles ».

Formée au fonctionnement d’un rucher, Evelyne porte ce surnom affectueux depuis cinq ans et l’installation des deux premières ruches par la mairie, au moment de sa retraite. « Avec une durée de vie d’un mois pour une abeille, il faut un renouvellement important du cheptel. La reine pond 2000 œufs par jour en été », explique-t-elle. Contente d’être revenue, Evelyne jubile : « Elles vont butiner partout, c’est la grosse saison. » D’où les pièges contre les frelons : « Ils se positionnent autour des ruches, en vol stationnaire comme des hélicoptères. Les abeilles restent à l’intérieur et meurent d’enfermement et de faim », déplore Evelyne.

Et conclue : « donc tuer un frelon à ce stade, c’est sauver 100 abeilles. » Evelyne réprimande un jeune couple arrêté devant le rucher avec un bébé dans une poussette : « Une piqûre et les autres arrivent. Ce n’est pas un temps à aller à l’hôpital. »

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