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Distilleries et pharmacies: élan de solidarité, mais à quel prix?

Début mars, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) a publié un guide détaillé de fabrication de gels hydroalcooliques. Kelly Sikkema / Unsplash

Depuis mi-mars, le vignoble Arbeau a vendu plus d’une centaine d’hectolitres d’alcool destiné à la fabrication de solutions hydroalcooliques. La viticultrice et distillatrice Anne Arbeau tire le bilan de cette expérience solidaire.

Les pharmacies sont autorisées à préparer leur propre solution hydroalcoolique depuis le 6 mars 2020. Rapidement confrontées au manque de matière première comme l’alcool, ingrédient principal du gel hydroalcoolique, elles doivent leur salut à la mobilisation des vignerons-distillateurs. C’est le cas d’Anne Arbeau, dans le Tarn-et-Garonne, qui fournit pharmacies et laboratoires. « Un maire d’un village du Tarn-et-Garonne nous a, lui aussi, contactés pour nous demander si on pouvait vendre notre alcool distillé », raconte-t-elle.

Une collaboration qui a failli ne pas se réaliser. Car après avoir contacté les douanes de Montauban pour demander l’autorisation de proposer sa production, l’ARS (Agence régionale de santé) a ensuite étudié les analyses de l’alcool de la distillerie. « Notre alcool n’était pas forcément compatible avec la fabrication de produits pharmaceutiques car il contient du méthanol », précise Anne Arbeau. Or, vu la situation à l’international, la distillerie a finalement été autorisée à fournir les pharmacies et laboratoires de la région en alcool vinique.

Une solidarité à échelle locale

« Je reviens dans quelques minutes », lance Anne Arbeau alors qu’un pharmacien entre dans sa boutique. Il vient chercher une vingtaine de litres d’alcool. Elle interrompt l’interview un instant, le temps pour elle de l’accueillir tout sourire. « Ce pharmacien, il n’en prend pas beaucoup à chaque fois parce qu’il vient régulièrement », ajoute-t-elle, une fois de nouveau installée face à son écran.

L’un de ses clients, un pharmacien qui souhaite rester anonyme, a déjà produit une soixantaine de litres de solution hydroalcoolique grâce à cet alcool vinique. « Le vignoble Arbeau est le seul fournisseur d’alcool agréé et disponible qu’on a trouvé », développe-t-il. Une solution de dernier recours pour ce client qui ne voit aucun inconvénient à l’utilisation de cet alcool : « Il y a une odeur assez forte, mais c’est tout aussi efficace que l’alcool végétal habituellement utilisé. »

L’indispensable étape de la distillation

Si la solution hydroalcoolique à base d’alcool vinique est efficace, c’est grâce à la concentration éthylique de cet alcool brut. Il est le résultat de la distillation de marcs de raisins ou de lie de vin. « Il y a deux étapes importantes dans la distillation : l’évaporation pour extraire les molécules d’alcool et la condensation, qui procède à les remettre en phase liquide. Et on récupère le distillat, qui est l’alcool », décrypte Anne Arbeau.

Depuis mi-mars, la distillerie du vignoble produit, chaque jour, une trentaine de bidons d’alcool destinés à la vente pour la fabrication de solutions hydroalcooliques. « En tant que distillateurs, nous produisons de l’alcool à grande échelle : les ventes aux pharmacies et laboratoires représentent une quantité anecdotique », tempère Anne Arbeau.

Des obstacles administratifs

En effet, si les vignerons-distillateurs ont choisi de vendre leur alcool à des pharmacies et laboratoires, c’est avant tout « pour leur rendre service et se sentir utiles ». C’est donc avec une pointe d’amertume qu’Anne Arbeau a découvert, par mail, un contrôle inopiné de la Dreal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) jeudi 30 avril. Liste de ses clients, quantité d’alcool produite par jour, conditions et lieu de stockage, ou encore effectif impliqué dans la production de cet alcool sont autant de justificatifs demandés au nom de ce contrôle. Anne Arbeau a répondu à ces questions mais la distillatrice attendait toujours un retour de la Dreal lorsque nous l’avons recontactée. « C’est lamentable et inadmissible, dans la situation dans laquelle on est, de venir importuner les entreprises qui tentent de venir en aide à la nation », souffle-t-elle, visiblement agacée.

Le vignoble se serait bien passé de cette mauvaise surprise. D’autant que la vente de leur alcool aux pharmaciens et laboratoires ne leur rapporte aucun bénéfice supplémentaire. « Nous avons pris cet alcool sur nos stocks et n’avons pas déclenché de production supplémentaire pour répondre à cette demande », confesse Anne Arbeau, avant d’ajouter que le vignoble ne réalise aucune marge sur ces ventes, réalisées à prix coûtant.

Une alternative coûteuse

Malgré les difficultés rencontrées, la crise sanitaire liée au Covid-19 n’a pas eu d’impact financier sur le vignoble Arbeau. « Covid ou pas, nous aurions quand même fabriqué cette quantité d’alcool car nous avons pour obligation de distiller tout ce qu’on nous apporte. » Il existe, en effet, peu de concurrence dans le secteur de l’alcool vinique puisque la France compte peu de distillateurs.

Anne Arbeau se dit aujourd’hui prête à continuer à fournir de l’alcool aux producteurs de gel hydroalcoolique, jusqu’à ce que la demande tarisse. Mais elle n’est pas dupe. S’ils continuent de faire appel à sa distillerie, c’est qu’il leur est impossible de se fournir en alcool ailleurs : « L’alcool vinique est plus cher que l’éthanol [d’origine végétale, NDLR] habituellement utilisé, donc ils auraient tout intérêt à faire sans le nôtre. »

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