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Pour les Brigades de Solidarité Populaire, politique et nourriture vont de pair

La Brigade de Solidarité Populaire de Montreuil/Bagnolet a trouvé un lieu pour l’accueillir. Photo : Lou Roméo

À Montreuil, la Brigade de Solidarité Populaire continue à collecter nourriture et produits sanitaires pour les personnes les plus démunies. Une démarche politique, solidaire et militante qui entend perdurer après le déconfinement.

« C’est un élan de solidarité qu’ils ont visé. » Pour Elisa, Chantal, Anne-Lise, Bastien ou encore Clémence, les «brigadistes» de Montreuil et de Bagnolet, évoquent les images tournée par le journaliste de Là Bas Si J’y Suis, Taha Bouhafs. Elles ont tourné sur les réseaux sociaux et dans les journaux. La scène se déroulait sur la place du marché de Montreuil, en Seine-Saint-Denis, le 1er mai. La distribution de nourriture organisée par la Brigade de Solidarité Populaire de ce quartier gentrifié tournait court. Des policiers anti-émeutes casqués s’en sont pris à une distribution de fruits et légumes. Les personnes présentes ont été verbalisées. 135€ d’amende pour tous, y compris pour les familles dans le besoin venues chercher les provisions distribuées gratuitement. 

Cinq jours après, si l’interpellation reste dans les mémoires, on s’active dans le Bas-Montreuil. La Brigade continue à travailler comme elle le fait depuis le début du confinement. Grâce à une association amie, un des nombreux lieux associativo-militants de cette ville de Petite-Couronne lui a été confié. Elle bénéficie ainsi d’un large espace pour stocker la nourriture et préparer à manger.  L’activité est très organisée. 

240 repas livrés par semaine en moyenne 

Ce matin, les brigadistes bénévoles sont tous arrivés à 10 h, le masque sur le visage. C’est jour de permanence. Habituellement, ils récupèrent dans la matinée des stocks de nourriture, les organisent en paniers et vont les livrer aux familles inscrites sur une liste. Mais aujourd’hui, les stocks sont maigres. Cela fait quelques jours que la collecte patine. Il y a peu de cageots sur la table. 

Dans la salle commune, au milieu des caisses de légumes, les joggings croisent les perfectos, les masques chirurgicaux rencontrent les masques en tissu. Ici, tout le monde respecte les gestes barrière. Un cas de coronavirus est suspecté chez un brigadiste. Tous redoublent de précautions. 

Alors que la matinée avance, chacun s’occupe comme il peut. Un petit groupe remet à jour les listes de bénéficiaires. Ceux-ci sont multiples : « On fournit des lieux collectifs, comme des squats et des foyers, mais aussi des particuliers dans le besoin », explique Elisa, à l’origine du projet. Une trentaine de familles reçoit plusieurs fois par semaine un panier alimentaire composé de denrées non périssables et de fruits et légumes. 

Une cuisine collective est en outre organisée les jeudis, vendredis et samedis pour préparer « 60 à 80 repas ». Ce qui revient à 240 repas par semaine, en moyenne. La dernière fois, du riz cantonais a été distribué au sein des différents foyers de travailleurs immigrés de la ville de Montreuil. 

« La bouffe, c’est indissociable de la politique » 

Lancée avec 0 euro en poche, la cantine populaire se nourrit de dons, alimentaires et financiers. 17 321 euros ont été collectés dans une cagnotte en ligne. Ces dons viennent soutenir la démarche des Brigades, tant solidaire qu’anti-gaspillage et écologique. Si les bénévoles se reconnaissent tous « d’extrême-gauche », ils sont issus de milieux différents. Autonomes, associatifs, gilets jaunes, militants de différents partis… Ils se sont réunis pour apporter une réponse à l’urgence de la crise sociale induite par le confinement.  « On n’est pas dans un monde de Bisounours, explique Bastien. On est très réalistes. » 

De nombreux liens se sont tissés entre collectifs militants depuis le début du confinement. « Il faut cultiver cette porosité entre milieux », affirme Elisa.  Dans l’entrée, une table croule sous les tracts : gilets noirs (collectifs autogérés de sans-papiers), cantine populaire, mesures sanitaires à respecter, appels à la suppression des loyers, tracts en arabe en français, etc. 

Malgré leurs différences, les brigadistes s’accordent sur plusieurs valeurs cardinales : « Ici, la bouffe est indissociable de la politique », souffle Elisa. Bastien renchérit : « On donne de la nourriture, mais on pose aussi la question ‘Pourquoi certains continuent d’avoir faim ? Qui sont les responsables de la misère ?’ »  

S’estimant abandonnés par les pouvoirs publics, les brigadistes considèrent que « seul le peuple sauve le peuple », sur le manifeste publié par le site antifasciste ACTA. Ils mettent en avant solidarité, autogestion, lutte contre les violences policières, critique du système capitaliste et du « gâchis » écologique qu’il provoque.  Leur site internet   promeut une « auto-défense sanitaire collective ». Ce mode de pensée est issu des expériences alternatives développées dans l’Italie du Nord à la fin des années 1970. Les Brigades de Solidarité Populaires ont d’ailleurs été fondées à Milan au tout début du confinement. Elles essaiment depuis à travers les pays européens. L’Île-de-France en compte actuellement 17 en activité. 750 personnes seraient mobilisées. 

Dans le local occupé par les Brigades, les sacs de nourriture s’accumulent en attendant d’être livrés. Photo : Lou Roméo

« J’ai peur que les dons s’arrêtent »

À 11 h 30, moment de grâce. Plusieurs paniers remplis à ras-bord arrivent au local. Un immeuble entier s’est cotisé. Farine, Granola et autres boîtes de conserve déferlent sur le bar de la cuisine. Chantal s’occupe de les désinfecter. Pendant ce temps, on trie les fruits et légumes, venus de Rungis et de l’association spécialisée dans le recyclage Amélior, juste à côté. Les différents collectifs montreuillois travaillent ensemble. 

D’autres bénévoles s’occupent de les répartir entre différents sacs, pensés selon les besoins des familles. « Où sont les couches pour Mme Legris*? », crie Clémence. La jeune femme est mère isolée et a deux enfants en bas âge. Dans son panier alimentaire, on ajoute donc des produits pour bébés. En trois heures, 25 personnes ont déjà reçu de quoi manger. 

Mais l’inquiétude demeure. « J’ai peur que les dons s’arrêtent après le déconfinement. Il faut que les gens persévèrent», confie Anne-Lise. Depuis l’annonce du déconfinement en effet, les dons se raréfient. Anne-Lise poursuit : « Il ne faut pas que les gens arrêtent de donner parce qu’ils pensent que le déconfinement règle la situation. Les gens continuent de manquer. » La bénévole ne sait pas non plus si elle pourra poursuivre son implication. Institutrice, elle doit retourner en classe, même si les modalités sont encore floues. 

 « On pense au moins tenir jusqu’à juin », affirme Elisa. Mais que se passera-t-il ensuite ?  3,5 millions de personnes continuent de souffrir d’insécurité alimentaire en France, avec ou sans confinement.

*Certains prénoms ont été changés.

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