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Se nourrir

En Haïti, le spectre de la pénurie alimentaire

Le gouvernement du Premier ministre Joseph Jouthe a décrété l’état d’urgence alimentaire en Haïti. Photo : Deena

Hausse des prix, baisse du pouvoir d’achat, incertitude sur les chaînes d’approvisionnement… Si en France le risque de pénurie alimentaire a été écarté rapidement, en Haïti, la menace est plus forte que jamais.

« Je suis vraiment inquiet pour la situation alimentaire en Haïti. » Sur Messenger, Samuel ne cache pas son trouble. Cet étudiant de 22 ans vit à Hinche, une ville de 100.000 habitants au nord-est de la capitale, Port-au-Prince. Lorsqu’il fait ses courses sur le marché principal de la ville, Samuel constate les premières conséquences de la crise liée au coronavirus. « Il y a moins de choses sur le marché et les prix sont plus chers », explique-t-il. Haïti est pourtant moins touché par l’épidémie que ses voisins de la région.

Selon les chiffres de l’université John Hopkins, le pays compte officiellement 18 morts et 234 personnes contaminées par le Covid-19. Le Président de la République, Jovenel Moïse a déclaré l’état d’urgence sanitaire le 19 mars. Écoliers renvoyés chez eux, interdiction des rassemblements de plus de dix personnes, fermeture des aéroports… Le pays, comme tant d’autres à travers le monde, s’est confiné. Mais en Haïti, les conséquences du coronavirus ne se ressentent pas que dans les hôpitaux.

Baisse de pouvoir d’achat des Haïtiens

Les mesures de confinement mettent en difficulté les travailleurs qui vivent du secteur informel. Les moyens dont dispose la population pour se nourrir diminuent à mesure que le chômage augmente. Cette baisse de pouvoir d’achat se double d’une diminution prévisible des transferts, ces sommes d’argent envoyées par la diaspora haïtienne à leurs proches restés dans le pays. La Banque mondiale a prévu une baisse massive des transferts à l’échelle planétaire. Or, selon le quotidien national Le Nouvelliste, 3,2 millions de dollars ont été envoyés par la diaspora en 2019. Mais cette population vit majoritairement aux États-Unis, pays dans lequel elle subit de plein fouet la crise économique liée au coronavirus.

Car la situation alimentaire en Haïti dépend pour beaucoup du contexte en dehors des frontières du pays. De nombreux produits y sont importés, comme le riz, qui constitue pourtant l’aliment de base des repas. Selon le ministère états-unien de l’agriculture, 80% du riz consommé en Haïti en 2016 a été importé, dont la majorité en provenance des champs de l’Oncle Sam. En temps de pandémie, des risques planent sur les chaînes d’approvisionnement. « Les mouvements de marchandises dans les ports et aéroports ne sont pas interrompus, bien que les frontières soient fermées aux passagers, donc le pays peut tout à fait s’approvisionner en nourriture, explique Antoine Vallas, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) en Haïti. Mais les risques de rupture existent toujours, en particulier si d’autres pays venaient à imposer des restrictions à l’export. »

Une inflation galopante

Même si les produits continuent d’affluer en Haïti, un autre problème se pose une fois la marchandise arrivée sur les étals. Le pays connaît une inflation galopante. « Avant le Covid-19, un gallon d’huile coûtait 550 gourdes (environ 4,70 euros), explique Samuel. Aujourd’hui, il en vaut 700 (environ 6 euros). » Cette hausse récente des prix vient s’ajouter à une inflation de plus long terme. Avant même le début de la pandémie, le gouvernement haïtien a enregistré une augmentation de 25% du coût du panier alimentaire de base par rapport à 2019. En cause notamment : les troubles socio-politiques que connaît le pays depuis 2018, une crise économique persistante et de mauvaises récoltes liées au phénomène météorologique El Niño qui a entraîné des sécheresses en 2018 et 2019.

Mais certaines causes sont encore plus profondes : comme l’économie haïtienne dépend pour beaucoup des importations, la question de la valeur de la gourde, face au dollar, est ici centrale. La monnaie nationale haïtienne ne cesse d’être dévaluée : comme le pointe le géographe haïtien Raoul Petit Bel, en 2015, il fallait entre 50 et 60 gourdes pour faire un dollar. Aujourd’hui, il en faut presque 100. Or si la monnaie perd en valeur face au dollar, le prix des importations, libellé en dollar grimpe. Ce qui fait monter les cours sur les marchés locaux.   

      Près d’un Haïtien sur trois avait besoin d’une aide alimentaire d’urgence en 2019

Les difficultés alimentaires en Haïti ne datent donc pas de la crise du coronavirus. En octobre 2019, un rapport de la coordination nationale pour la sécurité alimentaire (soutenu par deux agences onusiennes, le PAM et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) tirait déjà la sonnette d’alarme. Selon cette étude, près d’un Haïtien sur trois, soit près de 4 millions de personnes, avait alors besoin d’assistance alimentaire d’urgence. Comme le montre cette carte, presque tout le pays connaissait une crise alimentaire avant même l’émergence du Covid-19.

La pandémie accentue donc les incertitudes face à une situation déjà préoccupante. « Et pour la grande majorité de la population, il n’est pas possible de faire des stocks, ajoute Raoul Petit Bel. D’abord parce qu’ils n’ont pas assez d’épargne pour acheter en avance, mais aussi parce qu’il est impossible de stocker quand on n’a ni réfrigérateur, ni courant électrique. »

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