Sous cloche
Se nourrir

« Les repas ne sont pas aussi incroyables qu’en Tunisie, ça affecte mon humeur »

« La première nuit de Ramadan (…) toutes les portes du Paradis sont ouvertes, aucune ne se ferme. Cet appel est renouvelé chaque soir » : citation prêtée au prophète Mahomet. L’habituel iftar est un repas fastueux, familial et convivial. Dustin Reyes.

Il est 18 heures 40 quand le Conseil français du culte musulman annonce, après observation des astres à la Grande mosquée de Paris, le début du ramadan au lendemain, vendredi 24 avril 2020. Pour Mariam, il est 6 heures de moins. Depuis neuf mois, l’étudiante de 20 ans étudie aux Etats-Unis et est confinée dans un village du Vermont, au nord-est du pays. D’origine tunisienne, la jeune femme vit un ramadan confinée loin de ses ami.e.s et de sa famille. Elle raconte les différences entre les Etats-Unis et la Tunisie. 

Le Ramadan dure depuis plus de deux semaines. Comment le vivez-vous ? 

J’habite avec la mère d’un ami à moi, elle est Américaine et pas musulmane. C’est assez intéressant de lui expliquer comment ça se déroule. Elle est déjà venue en Tunisie mais j’ai l’impression que personne ne lui avait jamais parlé du jeûne. Elle trouvait ça bizarre. Au début, elle me demandait: « Not even water? » (Tu ne peux même pas boire de l’eau?). Elle pensait que ce n’était pas bon pour mon corps. Je lui ai expliqué que je jeûnais depuis des années et que j’étais toujours vivante.

Qu’est-ce que vous partagez avec elle pendant le confinement?

Ma culture et ma religion, mais ce n’est pas comme en Tunisie avec ma famille. Tout le monde sait quand le ramadan a lieu et on partage l’iftar, le repas quotidien de rupture du jeûne.

« Le ramadan, c’est la seule période durant laquelle la Tunisie produit des séries télévisées. A chaque nouvel épisode, on les critique à mort parce qu’elles sont vraiment nulles. »

Comment se déroule-t-il exactement ?

En Tunisie, à Sousse d’où je viens, je commence d’abord par me réveiller tard quand le ramadan tombe pendant les vacances. Comme c’est l’été, on passe nos journées à la plage. Pour moi, l’important c’est plus d’être en famille que de voir mes ami.e.s. Vers 17 heures, ma mère commence à cuisiner, on écoute la radio. Il y a des émissions drôles pendant le jeûne, et on discute. Le soir, quand on entend l’appel à la prière, c’est le meilleur moment parce qu’on sait qu’on va boire et manger. C’est mon moment préféré, on est tous ensemble autour de la table, on parle, on crie.

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L’iftar en Tunisie ressemble généralement à un assemblage de plats : bricks, salades, soupe, etc. Mariam Ben Slama.

Comment occupez-vous vos soirées et vos nuits habituellement ?

Le ramadan est la seule période durant laquelle la Tunisie produit des séries télévisées. Chaque soir, il y a un nouvel épisode. On les critique beaucoup parce qu’elles sont vraiment nulles. On boit des cafés, on mange des fruits, des friandises. Et puis on se couche assez tard, vers 3 heures du matin sauf ma grand-mère qui fatigue plus vite. Parfois, mon père va au café. On va aussi se balader en ville. Quand j’ai des examens, tout est différent.

Qu’est-ce qui change pendant le confinement?

J’ai encore mes cours donc j’ai des devoirs à rendre et des examens la semaine prochaine. Je donne aussi des tutorats en français et en arabe à deux classes. Parfois, je vais marcher un peu pour me détendre mais sinon je ne fais rien d’exceptionnel. C’est difficile d’avoir la motivation en ce moment, on se sent inutile en confinement. Mais j’appelle mes parents tous les jours.

 « En confinement, ne pas manger est encore plus triste que de manger
car ce que je me cuisine n’est pas appétissant. »

Et pour l’Iftar ? 

Le soir, je me mets à cuisiner vers 19 heures 45, rien de spécial. J’ai un peu la flemme. Puis, je passe à table vers 20 heures. J’ai l’impression que je mange beaucoup plus vite. En 15 minutes, c’est terminé parce que j’ai vraiment faim, j’ai besoin d’énergie. Les repas ne sont pas aussi incroyables qu’en Tunisie et ça affecte mon humeur. D’habitude, le ramadan, c’est aussi cette attente de déguster un bon plat. Je le vois comme « tu mérites de manger » à la fin de la journée donc tu te prépares un bon repas qui a du goût. Mais avec la situation, ce n’est pas exactement la manière dont je le vis. En confinement, ne pas manger est encore plus triste que de manger car ce que je me cuisine n’est pas appétissant. Ça, c’est un truc sur lequel je pense travailler en cherchant quelques petites recettes. Pour le moment, je suis trop occupée avec mes devoirs, j’ai plein de dissertations à rendre. 

Avec les cours et les examens de fin d’année, Mariam n’arrive pas à se préparer des repas équilibrés tous les soirs mais essaie de se faire plaisir. Mariam Ben Slama.

Le confinement a-t-il changé votre manière de le vivre ?

Sans ma famille, je fais des choses que je n’avais jamais faites. La semaine dernière, avec deux amies de l’université, on s’est appelées sur Zoom après avoir mangé : on a discuté du ramadan, de séries, de tout et de rien. D’habitude, je jeûne juste. Récemment, je me suis rendue compte que l’islam était une religion en laquelle je crois, ce n’est pas seulement une culture avec laquelle je suis née et j’ai grandi. J’ai vraiment envie d’absorber cette spiritualité, d’en faire quelque chose qui va me faire du bien et avec laquelle je vais me présenter aux autres et à moi-même. J’essaie de m’appliquer plus, de lire des versets du Coran ou des doua, des petites prières, de bien m’occuper, de ne pas médire des gens et d’être une meilleure personne. Cette idée, j’ai envie de l’élargir au-delà du ramadan, quelque chose que je vais porter après. C’est une bonne période pour commencer à prendre des bonnes habitudes.

Vous êtes confinée dans le Vermont aux Etats-Unis, qu’est-ce que ça change ?

Je suis dans une région très blanche et pas très musulmane. Je ne sais pas si la région est majoritairement catholique mais c’est très libéral. Il n’y a personne avec qui tisser des liens autour de la religion musulmane. C’est un peu triste car déjà, en étant confinée, tu as l’impression d’être seule alors être racisée et musulmane, c’est encore plus isolant. 

Y-a-t-il de l’islamophobie ?

Les religions ne sont pas perçues de la même façon aux Etats-Unis. L’islam en particulier, ce n’est pas la joie ici dans la mesure où les préjugés et les discriminations persistent. Ce semestre, j’ai eu un cours d’anthropologie sur la jeunesse musulmane. On a étudié les différents systèmes d’oppression et les processus subis de racialisation des musulmans. En disant que les musulmans sont une race, les discriminations ne sont plus de l’islamophobie mais du racisme anti-musulman. C’est intéressant car en France, ce n’est pas du tout la même vision.

« Les gens doivent s’éduquer, ce n’est pas à moi de le faire »

Aimez-vous partager votre expérience du ramadan et aborder votre religion?

C’est très compliqué car il s’agit souvent des mêmes questions comme « Pourquoi tu le fais? » Parfois, j’ai l’impression que c’est mon rôle de renseigner les autres sur ma religion mais c’est un peu énervant. Ils pourraient prendre l’initiative d’eux-mêmes. Ça ne me dérange pas d’en parler, mais quand on me rétorque : « Ce n’est pas sain pour toi », c’est du paternalisme. Quand je réponds aux questions, il y a cette idée que je dois me justifier sur le ramadan ou l’islam. Les gens doivent s’éduquer et ce n’est pas à moi de le faire, même si je tombe dans le piège quelquefois. 

Vous rappelez-vous de la première fois que vous avez fait le ramadan ?

Non, pas vraiment. Quand on était jeunes autour de 12 ou 13 ans, ma grand-mère nous disait de ne jeûner qu’une moitié de la journée car c’était plus dur pour nous. Personnellement, je n’ai jamais fait comme ça : je jeûnais un jour entier, puis je mangeais, et ainsi de suite. C’est comme ça que j’ai passé mes premiers jeûnes… Mais je me rappelle que, enfant, jeûner pour le ramadan était un truc cool auquel seuls les adultes avaient accès. Tous les enfants voulaient les imiter. Quand tu grandis, tu n’as plus envie de jeûner (rires).

« J’ai beaucoup plus ressenti mon corps, sa présence, son poids »


Un souvenir d’un repas marquant ?

Ils le sont tous. Ce que j’adore – c’est aussi pour ça que c’est mon mois préféré -, c’est le fait que tous les repas se passent en famille. Et qu’à la fin de la journée, même si tu es fatiguée, tu sais que tu vas être avec elle alors que d’habitude, on ne dîne pas forcément ensemble. Chacun a ses petites affaires et le ramadan, ça nous rapproche. Chaque repas est hyper sympa. En Tunisie, on a une soupe, on a un brick, un plat tunisien. Et puis après, quand on a fini, plus tard en soirée, on a du café, des petites pâtisseries tunisiennes, des fruits.. En fait, tu ne t’arrêtes jamais de manger.

Et d’un jeûne en particulier ?

Ce que j’aime également, c’est à quel point tu te connectes à ton corps. Pendant toute l’année, mon corps, je ne le traite pas aussi bien que je le devrais. Je ne mange pas très bien, je ne dors pas très bien, je ne prends pas soin de moi. L’année dernière pendant mes études à Reims, je l’ai vraiment ressenti. Je jeûnais jusqu’à 21h ou 21h30 et je déménageais en même temps. Je passais mes journées à faire mes valises et à préparer mon déménagement. Je voulais prouver que j’étais capable d’y arriver seule, que j’étais responsable. Tous mes potes étaient au Havre pour une compétition sportive. La nuit, je rentrais et je mangeais seule dans le noir. C’était triste mais j’ai beaucoup plus ressenti mon corps, sa présence, son poids. Je n’avais jamais ressenti ça, même en Tunisie. Ça m’a permis de me recentrer sur moi-même comme jamais auparavant. Depuis cette expérience-là, je relie toujours le ramadan au fait de se connecter à son corps et à son esprit. 

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