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Sur le canal de l’Ourcq à Paris, une plage à prendre

Comme un pied de nez à la mairie de Paris, les quelque 30 restaurateurs impliqués ont pensé leur action en tenant compte des gestes barrières, prouvant que leurs terrasses pourraient exister dans le respect des mesures sanitaires. Louis Borel

Les restaurateurs du bassin de la Villette, déjà asphyxiés par la crise du Covid-19, ont réagi mardi 19 mai à l’annonce soudaine du maintien de Paris Plages malgré la pandémie. De nombreux riverains ont soutenu leur action spectaculaire. 

Un geste aussi fort qu’inédit, presque semblable à de l’art. Le mardi 19 mai, dès 6 heures du matin, 1.000 chaises vides sont alignées sur toute la longueur du quai de la Seine, dans le 19e arrondissement de Paris. Canal 19 est à l’initiative de cette installation insolite. Le collectif, rassemblant une trentaine de restaurateurs du bassin de la Villette, a été créé il y a un an pour échanger régulièrement avec la municipalité. Au centre du débat, Paris Plages. Ce rendez-vous estival, qui s’étend sur la totalité des berges en proposant activités, espaces de détente et buvettes aux Parisiens, préoccupe depuis plusieurs années les « lieux de vie et de convivialité » du canal. Cette fois, c’en est trop. Après bientôt trois mois de fermeture administrative dus à la pandémie, les différents gérants s’inquiètent de l’impact supplémentaire de l’événement sur leurs établissements. Réveillant, soudainement, l’opinion tranchée des riverains.

« C’est une exposition ? », s’enthousiasme face aux chaises un passant, qui compare le spectacle aux premiers happenings des pop-artistes, dans les années 1960. « Non, ça c’est Paris Plages ! Le vrai Paris Plages, celui qu’on veut ! », corrige théâtralement Luís, un habitant du quartier, en écartant les bras vers le vaste paysage qui l’entoure. Cet ancien professeur de piano savoure l’instant. Élégante chemise blanche, lunettes de soleil sur le nez et son chien à ses pieds, il s’est installé sur l’un des sièges et profite tant qu’il peut de la quiétude du canal. L’esthète vient s’asseoir à côté de lui. 

« C’est unique à Paris, une longue promenade de 600 mètres, commente Luís. Avec Paris Plages, le bassin est monopolisé pendant deux mois et il y a un boucan d’enfer. À cause des palissades qui délimitent le lieu, vous ne voyez plus rien. Les activités proposées pour les enfants sont ridicules. Les seules personnes qui apprécient Paris Plages, en fait, ce sont ceux qui n’habitent pas le quartier. » Pour Luís, comme pour la plupart des riverains qui finissent par tendre l’oreille à ses mots, cette occupation excluante de l’espace par la mairie de Paris paraît malvenue. « C’est du populisme, c’est du socialisme du style du bloc de l’Est, finit-il par se hasarder, quelque peu provocateur. On n’a pas besoin d’un Etat qui nous dise : “Maintenant c’est l’heure de manger, tu peux aller te coucher” », en référence au couvre-feu qu’impose de fait Paris Plages, à 23 heures, sur les quais.

A lire aussi : A Paris, les restaurateurs face au flou du déconfinement

Terrasses de bistrots ou service public

La démarche nerveuse et la mine écœurée, un monsieur d’un certain âge passe en marmonnant. « Ce que vous dites est scandaleux… », lance-t-il à Luís. Sommé de s’expliquer, l’homme se révèle être un ancien agent de la mairie qui a participé activement au lancement de Paris Plages. « On a créé quelque chose au service des jeunes, de ceux qui ne peuvent pas partir en vacances, s’emporte-t-il. Là, les bistrotiers priment sur le service public, ils s’inquiètent de ne plus gagner d’argent. L’idée marketing est bonne, mais c’est uniquement pour faire leur beurre ! ». Le retraité fait mine d’être pressé, recommence à marcher, s’arrête. Il jette un œil en arrière, cherche ses mots, visiblement remué. Puis finit par partir.

Nombreux étaient les habitants du quartier, comme Luís à droite, à critiquer la perte de liberté impliquée par Paris Plages sur le canal de l’Ourcq. Louis Borel

« Mais qu’est-ce qu’il dit, lui… Ce n’est pas ça, le service public : là, c’est de la poudre aux yeux… Le service public, c’est l’hôpital, c’est l’école, mais vous voyez ce qu’on en a fait ? », reprend Luís. Dominique, une autre résidente du 19e arrondissement, s’avère plus nuancée : « J’aime le côté théâtral de Paris Plages, toutes les activités qui sont prévues. J’ai toujours voulu aller aux cours de danse qui y sont organisés. Et pour les palissades qui closent l’événement, pour moi c’est normal : elles permettent d’empêcher les enfants de s’échapper sur la route. » 

Un jeune trentenaire s’approche, masqué. Niklas est directeur du Kiez, un lieu inspiré des biergarten berlinois sur le quai d’en face. Il distribue le communiqué de presse de Canal 19 au petit groupe accumulé autour de Luís. « On nous jetait des fleurs en nous disant qu’on aurait des terrasses élargies sur les quais, se remémore-t-il. Forcément, on est déçus et inquiets d’avoir été mis au courant par les médias du maintien de Paris Plages. » Certains restaurateurs ont bien pensé, cette année comme les précédentes, à postuler pour obtenir un stand au sein de l’événement. Mais les charges exorbitantes requises pour participer, à hauteur de 10.000 euros, les écartaient d’emblée.

« Faire les choses d’une meilleure façon, ensemble »

Devant le bar-restaurant du Bellerive, Fred, le directeur de la microbrasserie PBC (Paname Brewing Company) connu pour son obstination, relativise la situation. « Ce n’est pas un mouvement contestataire, on n’est pas contre, pose-t-il. Il faut juste faire les choses d’une meilleure façon, ensemble — que ce soit la ville, les commerçants ou les riverains. » Niklas acquiesce : « On veut trouver un commun accord avec la mairie, en dialoguant. On aime quand même Paris Plages, mais on veut être impliqués. » Fred se tourne vers une cliente habituée des établissements du canal. « Je ne suis jamais les remarques qu’on me fait… Mais là, reconnaît-il en s’adressant à elle, je me suis souvenu de ton idée d’établir Paris Plages sur un quai puis l’autre, une année sur deux. Je l’ai proposée à la ville. » 

Sur chacune des 1.000 chaises disposées sur le quai de la Seine, une feuille placardée avec soit le logo d’un des restaurants du collectif Canal 19, soit un message qui rappelle leur cri d’alerte. Louis Borel

La veille au téléphone, François Dagnaud, le maire du 19e arrondissement, s’est montré plutôt réceptif aux revendications du collectif. Il avait assuré qu’il passerait le matin même. Mais vers midi, au moment de remballer les chaises, toujours aucune trace. Le patron du Bastringue et du Hang’art, étonnamment enjoué, rejoint Fred. Il observe les chaises de loin, les couples, les groupes et les solitaires qui s’y sont installés confortablement, au soleil. « Qu’est-ce qu’on fait ? On les laisse ? », suggère-t-il mi-sérieux, mi-taquin à son collègue. « Il faut ménager de la place aux boulistes, maintenant », tempère Fred. « On n’a qu’à retirer progressivement les chaises, en laissant à chaque fois un espace aux gens pour jouer à la pétanque », plaisante l’autre restaurateur. Et d’ajouter, plus grave : « On est pour reconduire l’action tous les mardis. » Beaucoup de riverains, comme Luís, seront de la partie ; ils ont déjà commencé à aider les restaurateurs à ranger les sièges. 

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