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Le déplafonnement des titres restaurant, un pansement sur une jambe de bois?

4 millions de Français utilisent des titres restaurant chaque année, soit une dépense de 6 milliards d’euros par an. / Elodie Do Nascimento

Les restaurants et cafés se préparent à la réouverture, après plus de deux mois et demi de fermeture. Pour encourager la reprise du secteur, les titres restaurant seront déplafonnés à hauteur de 38€ par jour. Une mesure jugée encourageante mais encore insuffisante par les professionnels du secteur.

Le 14 mai dernier, le Premier ministre Édouard Philippe a présenté le plan de soutien au secteur du tourisme. Parmi les nombreuses mesures annoncées, le déplafonnement des titres restaurant, qui pourront ainsi être dépensés à hauteur de 38 € par jour, au lieu de 19 € actuellement. Ce doublement du plafond s’accompagne aussi de la possibilité pour les détenteurs de ces titres de les dépenser les week-ends et jours fériés dès la réouverture des restaurants et cafés, qui devrait avoir lieu à partir du 2 juin en zone verte.

Les titres restaurant sont aujourd’hui acceptés dans un certain nombre de supermarchés et commerces de proximité. Mais ce déplafonnement ne concerne que son utilisation dans les restaurants. Une bonne nouvelle, selon Esther Kalonji, déléguée générale du SNRTC (Syndicat national de la restauration thématique et commerciale) : « Il est important que l’essence du titre restaurant perdure et qu’il ne soit pas utilisé dans d’autres circuits de consommation. »

L’indispensable relance de l’activité

Le Premier ministre se veut rassurant quant à la reprise d’activité prochaine du secteur de la restauration. Le chef du gouvernement estime que le déplafonnement est l’occasion pour les titres « qui n’ont pas été utilisés pendant les mois de confinement d’être réinjectés dans l’économie de la restauration et des cafés ».

« C’est une mesure très forte parmi d’autres –fonds de solidarité, prise en charge de l’activité partielle…– qui vont permettre au secteur de la restauration de rester viable malgré la période de fermeture », renchérit Esther Kalonji.

Si le SNRTC se réjouit de la mise en place de cette mesure, le syndicat estime que le chemin est encore long avant de relancer efficacement ce secteur fortement impacté par la crise sanitaire liée au Covid-19. « Les mesures ne doivent pas seulement être de nature à donner de la trésorerie aux entreprises, elles doivent aussi faire en sorte que l’activité économique tourne et que le consommateur soit au rendez-vous », précise Esther Kalonji. D’autant que les charges continuent à s’accumuler, « alors qu’en face, en termes de chiffre d’affaires, il n’y a rien », regrette la déléguée générale du SNRTC.

Un enthousiasme à nuancer

Du côté des clients, le déplafonnement des titres restaurant est loin de faire l’unanimité. Louise* travaille dans le secteur des loisirs. Au chômage partiel depuis le début du confinement, elle dispose aujourd’hui de 280 € sur sa carte Ticket restaurant. Mais pas de quoi la motiver à se rendre plus souvent au restaurant : « Pour moi, le gouvernement est assez loin de la réalité en s’imaginant que nous irons davantage au restaurant. Les personnes à bas revenus ont l’habitude d’utiliser cet argent pour faire des courses alimentaires. »

Un scepticisme partagé par Mathilde. Cette salariée d’une agence de communication compte 350 € cumulés en titres restaurant. Une somme qu’elle n’a pas non plus l’intention de dépenser en mangeant plus régulièrement à l’extérieur. « Le secteur de la restauration a besoin de soutien, donc je comprends cette mesure, mais elle ne me convient pas,  développe-t-elle. C’est un très gros montant, 38€, et c’est rare que je dépense autant dans un restaurant. Si j’ai envie d’aller dans un établissement plus cher, c’est pour me faire plaisir et pas parce que je suis contrainte à utiliser ma carte de cette façon. »

Une difficulté dont est conscient le SNRTC. « On ne s’attend pas à avoir une masse de clients dans nos restaurants dès le premier jour. Cela se fera dans la durée », relativise Esther Kalonji. D’autant que certains restaurateurs eux-mêmes ne nourrissent aucun espoir concernant cette mesure. 

C’est le cas d’un restaurateur de Brest, qui préfère rester anonyme. Ce professionnel confie ses craintes face aux démarches administratives supplémentaires qu’impliquent les paiements en titres restaurant. « On est obligés de les accepter, mais si ça n’existait pas, on s’en passerait bien parce qu’on nous retire un pourcentage dessus, autour de 10 % du prix du repas », déplore-t-il.

Qu’en est-il du chariot de courses ?

Si le déplafonnement des titres restaurant divise autant, c’est peut-être en partie dû aux espoirs déçus suscités par le gouvernement. Initialement, l’exécutif envisageait d’augmenter le plafond de dépense des titres restaurant à 95 €, utilisables une fois par semaine pour faire ses courses, en attendant la réouverture des restaurants. 

Une mesure jugée plus intéressante par nos consommatrices. « Pendant le confinement, je ne faisais les courses qu’une fois tous les 10-15 jours, mais je ne pouvais utiliser que 19 € de Tickets restaurant sur un chariot de 100 à 150 € », atteste Louise. De son côté, Mathilde juge « contre-productif de ne pas avoir autorisé les deux mesures ».

Contactées, les chaînes de supermarchés Grand Frais et Cora ont, quant à elles, refuser de s’exprimer sur l’abandon de cette mesure.

La justice pourrait obliger les assurances à payer

Une chose est sûre, selon le SNRTC, la santé financière du secteur de la restauration reste fragile. Esther Kalonji se dit favorable à différentes mesures entrées en vigueur à l’étranger. « En Allemagne, la TVA va être réduite à 7 % pour la restauration, jusqu’au 1er juillet 2021. On a fait une proposition similaire aux pouvoirs publics. » La déléguée générale du syndicat estime qu’une telle baisse de la TVA permettrait aux entreprises de réaliser de la marge.

Autre ombre au tableau, le manque de soutien de la part des assurances. Les mensualités continuent à être payées aux assureurs, pourtant aucune indemnisation n’est pour l’heure versée aux restaurateurs. « J’ai des adhérents qui déplorent des pertes d’exploitation qui se comptent en dizaines de milliers d’euros. L’un d’eux a été indemnisé à hauteur de 300 € », argumente Esther Kalonji.

Mais la situation pourrait bien évoluer. Le 22 mai, le tribunal de Paris a ordonné à l’assureur Axa d’indemniser Stéphane Manigold. Ce restaurateur parisien réclamait une indemnisation pour couvrir les pertes d’exploitation dues à la fermeture d’un de ses établissements en raison de la pandémie de Covid-19. Cette décision de justice pourrait entraîner l’obligation pénale pour les assurances d’indemniser les restaurateurs qui en feraient la demande. Axa a d’ores et déjà fait appel.

Pour une soixantaine de chefs, ces difficultés économiques ne devraient pas faire oublier les risques sanitaires qu’implique la réouverture prochaine des restaurants. Dans l’objectif d’atténuer la pression économique qui forcerait les restaurateurs à rouvrir, le chef étoilé Philippe Etchebest et Laurent Tournier, président de l’Umih (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie) proposent la mise en place d’un fonds de soutien national.

Le déplafonnement des titres restaurant paraît donc de prime abord comme un pas dans le bon sens. Pourtant, il ne bénéficie ni aux restaurateurs, à qui leur traitement ôte du chiffre d’affaires, ni aux consommateurs, qui ne peuvent pas les utiliser au-delà des 19 € pour faire leurs courses. Reste à savoir si les enseignes de grande distribution vont entrer dans la danse et réclamer un déplafonnement pour tous…

*Le prénom a été modifié

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